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Témoignages

Témoignage Henri Ipinazar

 

La vie, le risque ...

 

La journée avait débuté, comme à l'habitude au sein du Service Informatique, sur les chapeaux de roues : depuis plusieurs mois nous ne faisions que parer au plus pressé et nous devions assurer la première rentrée de la nouvelle école fusionnée. Un changement d'échelle que nous devions absorber à moyens humains constants . Un renfort du site de rangueil était programmée à partir de la semaine suivante et Karim, qui venait de rejoindre le service, se voyait confier sa première mission : préparer une machine pour un chercheur qui traînait depuis quelques jours dans le bureau de Béatrice ... Philippe, notre emploi jeune, avait demandé la matinée pour s'occuper de sa formation. En fait, ce matin du 21 septembre 2001, tout avait mal commencé : notre liaison sur INTERNET avait un taux d'erreur anormalement élevé et peu de trafic efficace passait. Je savais que je n'allais pas tarder à être submergé d'appels téléphoniques : plus de web et en cette veille de week-end j'imaginais la détresse de tous ceux qui ne pouvaient pas consulter la météo! Par acquit de conscience, je vérifie le serveur de mails , tout est OK, il va assurer son rôle à l'intérieur et attendre sagement le rétablissement de la liaison .Luc Pibouleau passe dans le couloir, nous échangeons un bonjour amical,«  le TP d'hier a très bien fonctionné ». Enfin, une petite satisfaction , une première technique : 'Mélissa', non pas le virus mais le programme de simulation et d'optimisation, tournait sur le serveur LINUX simultanément pour l'ensemble des étudiants avec un affichage déporté sur les postes micros sous Windows. Entre deux coups de téléphone, je poursuis l'examen des comptes rendus (fichiers de logs ...) de la journée d'hier des diverses machines. Puis je m'occupe de ma messagerie : je commence à répondre à Michel (RICHARD) sur un problème de carte d'acquisition ... Le téléphone m'interrompt : TRANSPAC m'annonce un délai de rétablissement de 210 minutes, ce chiffre me fait sourire ce que je ne manque pas de dire à mon interlocutrice. A peine raccroché Pascal FLOQUET passe la tête par l'entrebâillement de la porte : «  tu as 5 minutes ? » ... Les 5 minutes il me faudra les prendre tôt ou tard pour discuter de la mise en place et du rôle d'un correspondant informatique du LGC. Pascal étant pressenti pour endosser cette casquette. Le dialogue fût simple et cordial , j'étais en train de le raccompagner vers la porte, il était 10h15 ... Quelque chose, que je n'ai su analyser sur le moment, m'a poussé à me jeter à terre , je crois avoir crié «  couche toi! » à l'intention de Pascal; un sixième sens m'a averti qu'il s'était produit quelque chose de grave dans l'usine AZF située à 400m . Je me suis protégé le visage avec les bras et cela a été un déferlement d'apocalypse, j'ai fermé les yeux, bloqué ma respiration en ayant juste entrevu que Pascal se couchait aussi ... Une déflagration énorme, les vitres qui volent en éclats cela m'a semblé long, très long. « C'est fini ! » je me suis dit en me souvenant du risque chimique et des plaquettes que j'avais affichées et qui recommandaient de se calfeutrer ... Comment se calfeutrer sans vitres ? Le vacarme s'est terminé, je me suis relevé, de toute manière il fallait bien reprendre sa respiration ... et ... rien ... pas d'ammoniaque, ni d'autre gaz, de l'air. Avec Pascal, dans un silence, nous nous sommes regardés, le visage couvert de sang, mais nous étions là, bien vivants. Nous avons rejoint les autres dehors, je ne me suis pas rendu compte de l'étendue des dégâts . Très peu de temps après, je suis retourné dans mon bureau pour récupérer les clefs de ma voiture, vérifié qu'il n'y avait plus personne au rez-de-chaussée sous les gravats et les décombres, je me suis glissé ensuite dans la salle des ordinateurs pour mettre tout en sécurité. Les ordinateurs du réseau fonctionnaient encore mais la machine de calcul la plus performante une Silicon Graphics quadri-processeur avait brutalement cessé toute activité. Les disjoncteurs électriques furent arrêtés , par contre l'un des onduleurs refusa la manoeuvre : tant pis, il fallait évacuer le campus. De nouveau dehors, Claudine m'interpelle : «  je ne sais pas où est Béatrice ... » . Sa voiture était encore là, et par ailleurs on nous pressait pour quitter les lieux. Personne ne l'avait vue ... A quelques uns nous sommes repartis dans les bâtiments malgré les consignes de ne plus y pénétrer. J'ai vérifié dans son bureau, puis avec une lampe torche à l'intérieur du bâtiment C. Personne ... Elle avait dû partir dans les premiers. Il était alors 11heures environ j'ai quitté le site pour m'empaler dans la circulation bloquée ... A ce moment là les informations de la radio étaient confuses sur le lieu d'origine du sinistre et sur la toxicité du nuage que beaucoup avaient vu s'élever. Tout ce que je peux vous dire c'est que j'avais perdu la notion du temps et pour faire bref je vous passe les épisodes pour tenter de donner de mes nouvelles par téléphone à mes proches, la récupération de ma fille au centre-ville, la station service où un photographe, un peu vampire probablement, a tenu a immortaliser les traces sanguinolentes et enfin une rapide visite chez mon docteur et mon carrossier . Des affaires personnelles m'appelaient loin de Toulouse et le blocus des rocades et autoroutes firent que je parvins difficilement à m'extraire des 50km autour de la Ville Rose . Comme beaucoup cette première nuit fût blanche.... Beaucoup de chance, j'avais eu beaucoup de chance ...

Dimanche soir, en rentrant de la côte Méditerranéenne, il y a eu un orage, un très violent orage et j'ai eu peur : mon coeur battait très fort ... Il m'a fallu toute la route pour recommencer à m'habituer au tonnerre. C'est à ce moment là que j'ai eu l'explication sur ce sixième sens qui m'a fait me jeter à terre juste avant l'onde de choc : j'ai inconsciemment vu par la fenêtre de mon bureau un éclair blanc , très blanc provenant exactement de la direction de l'AZF et le tonnerre a réveillé le souvenir de la déflagration...

Je voudrais avoir une pensée pour tous ceux qui ont souffert dans leur chair, leur coeur et leur mental, et que je comprends encore mieux ceux qui ont vécu les attentats de New-York et Washington du 11 Septembre. Sursauter au moindre bruit sourd, comme une simple porte qui claque, trouver anormal de voir de grandes baies vitrées intactes, tout cela cicatrisera avec le temps mais cette explosion à TOULOUSE laissera des traces. De retour sur les lieux, je crois que nous avons eu beaucoup de chance ... Chacun a une histoire à raconter, un miracle à invoquer.

« La vie est un risque ... » mais je n'ai pas envie qu'un autre tire sur le cordon qui m'y rattache!

C'était une belle et chaude journée, le dernier jour de l'été 2001, la cueillette du raisin annonçait une cuvée exceptionnelle dans notre SUD-OUEST, les figues garnissaient nos tables, tout concourrait à cette douceur de vivre qui caractérise notre région, pour beaucoup la seule note discordante avec l'arrivée de l'automne c'est la fin des amours de l'été, mais cette année ce n'est pas ce qui restera ...

 

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