La vie, le risque ...
La journée avait débuté,
comme à l'habitude au sein du Service Informatique, sur
les chapeaux de roues : depuis plusieurs mois nous ne faisions
que parer au plus pressé et nous devions assurer la première
rentrée de la nouvelle école fusionnée. Un
changement d'échelle que nous devions absorber à
moyens humains constants . Un renfort du site de rangueil était
programmée à partir de la semaine suivante et Karim,
qui venait de rejoindre le service, se voyait confier sa première
mission : préparer une machine pour un chercheur qui traînait
depuis quelques jours dans le bureau de Béatrice ... Philippe,
notre emploi jeune, avait demandé la matinée pour
s'occuper de sa formation. En fait, ce matin du 21 septembre 2001,
tout avait mal commencé : notre liaison sur INTERNET avait
un taux d'erreur anormalement élevé et peu de trafic
efficace passait. Je savais que je n'allais pas tarder à
être submergé d'appels téléphoniques
: plus de web et en cette veille de week-end j'imaginais la détresse
de tous ceux qui ne pouvaient pas consulter la météo!
Par acquit de conscience, je vérifie le serveur de mails
, tout est OK, il va assurer son rôle à l'intérieur
et attendre sagement le rétablissement de la liaison .Luc
Pibouleau passe dans le couloir, nous échangeons un bonjour
amical,« le TP d'hier a très bien fonctionné ».
Enfin, une petite satisfaction , une première technique
: 'Mélissa', non pas le virus mais le programme de simulation
et d'optimisation, tournait sur le serveur LINUX simultanément
pour l'ensemble des étudiants avec un affichage déporté
sur les postes micros sous Windows. Entre deux coups de téléphone,
je poursuis l'examen des comptes rendus (fichiers de logs ...)
de la journée d'hier des diverses machines. Puis je m'occupe
de ma messagerie : je commence à répondre à
Michel (RICHARD) sur un problème de carte d'acquisition
... Le téléphone m'interrompt : TRANSPAC m'annonce
un délai de rétablissement de 210 minutes, ce chiffre
me fait sourire ce que je ne manque pas de dire à mon interlocutrice.
A peine raccroché Pascal FLOQUET passe la tête par
l'entrebâillement de la porte : « tu as 5 minutes
? » ... Les 5 minutes il me faudra les prendre tôt
ou tard pour discuter de la mise en place et du rôle d'un
correspondant informatique du LGC. Pascal étant pressenti
pour endosser cette casquette. Le dialogue fût simple et
cordial , j'étais en train de le raccompagner vers la porte,
il était 10h15 ... Quelque chose, que je n'ai su analyser
sur le moment, m'a poussé à me jeter à terre
, je crois avoir crié « couche toi! »
à l'intention de Pascal; un sixième sens m'a averti
qu'il s'était produit quelque chose de grave dans l'usine
AZF située à 400m . Je me suis protégé
le visage avec les bras et cela a été un déferlement
d'apocalypse, j'ai fermé les yeux, bloqué ma respiration
en ayant juste entrevu que Pascal se couchait aussi ... Une déflagration
énorme, les vitres qui volent en éclats cela m'a
semblé long, très long. « C'est fini
! » je me suis dit en me souvenant du risque chimique
et des plaquettes que j'avais affichées et qui recommandaient
de se calfeutrer ... Comment se calfeutrer sans vitres ? Le vacarme
s'est terminé, je me suis relevé, de toute manière
il fallait bien reprendre sa respiration ... et ... rien ... pas
d'ammoniaque, ni d'autre gaz, de l'air. Avec Pascal, dans un silence,
nous nous sommes regardés, le visage couvert de sang, mais
nous étions là, bien vivants. Nous avons rejoint
les autres dehors, je ne me suis pas rendu compte de l'étendue
des dégâts . Très peu de temps après,
je suis retourné dans mon bureau pour récupérer
les clefs de ma voiture, vérifié qu'il n'y avait
plus personne au rez-de-chaussée sous les gravats et les
décombres, je me suis glissé ensuite dans la salle
des ordinateurs pour mettre tout en sécurité. Les
ordinateurs du réseau fonctionnaient encore mais la machine
de calcul la plus performante une Silicon Graphics quadri-processeur
avait brutalement cessé toute activité. Les disjoncteurs
électriques furent arrêtés , par contre l'un
des onduleurs refusa la manoeuvre : tant pis, il fallait évacuer
le campus. De nouveau dehors, Claudine m'interpelle : «
je ne sais pas où est Béatrice ... »
. Sa voiture était encore là, et par ailleurs on
nous pressait pour quitter les lieux. Personne ne l'avait vue
... A quelques uns nous sommes repartis dans les bâtiments
malgré les consignes de ne plus y pénétrer.
J'ai vérifié dans son bureau, puis avec une lampe
torche à l'intérieur du bâtiment C. Personne
... Elle avait dû partir dans les premiers. Il était
alors 11heures environ j'ai quitté le site pour m'empaler
dans la circulation bloquée ... A ce moment là les
informations de la radio étaient confuses sur le lieu d'origine
du sinistre et sur la toxicité du nuage que beaucoup avaient
vu s'élever. Tout ce que je peux vous dire c'est que j'avais
perdu la notion du temps et pour faire bref je vous passe les
épisodes pour tenter de donner de mes nouvelles par téléphone
à mes proches, la récupération de ma fille
au centre-ville, la station service où un photographe,
un peu vampire probablement, a tenu a immortaliser les traces
sanguinolentes et enfin une rapide visite chez mon docteur et
mon carrossier . Des affaires personnelles m'appelaient loin de
Toulouse et le blocus des rocades et autoroutes firent que je
parvins difficilement à m'extraire des 50km autour de la
Ville Rose . Comme beaucoup cette première nuit fût
blanche.... Beaucoup de chance, j'avais eu beaucoup de chance
...
Dimanche soir, en rentrant de la côte Méditerranéenne,
il y a eu un orage, un très violent orage et j'ai eu peur
: mon coeur battait très fort ... Il m'a fallu toute la
route pour recommencer à m'habituer au tonnerre. C'est
à ce moment là que j'ai eu l'explication sur ce
sixième sens qui m'a fait me jeter à terre juste
avant l'onde de choc : j'ai inconsciemment vu par la fenêtre
de mon bureau un éclair blanc , très blanc provenant
exactement de la direction de l'AZF et le tonnerre a réveillé
le souvenir de la déflagration...
Je voudrais avoir une pensée pour tous ceux qui ont souffert
dans leur chair, leur coeur et leur mental, et que je comprends
encore mieux ceux qui ont vécu les attentats de New-York
et Washington du 11 Septembre. Sursauter au moindre bruit sourd,
comme une simple porte qui claque, trouver anormal de voir de
grandes baies vitrées intactes, tout cela cicatrisera avec
le temps mais cette explosion à TOULOUSE laissera des traces.
De retour sur les lieux, je crois que nous avons eu beaucoup de
chance ... Chacun a une histoire à raconter, un miracle
à invoquer.
« La vie est un risque ... » mais je n'ai
pas envie qu'un autre tire sur le cordon qui m'y rattache!
C'était une belle et chaude journée, le dernier
jour de l'été 2001, la cueillette du raisin annonçait
une cuvée exceptionnelle dans notre SUD-OUEST, les figues
garnissaient nos tables, tout concourrait à cette douceur
de vivre qui caractérise notre région, pour beaucoup
la seule note discordante avec l'arrivée de l'automne c'est
la fin des amours de l'été, mais cette année
ce n'est pas ce qui restera ...